Le blocus et le décrochage scolaire

Par Muriel Epstein

En ce moment, comme souvent, nous observons dans de nombreux lycées des blocus d’établissements, plus ou moins en faveur de l’accueil des élèves sans papiers.

Je n’ai pas interrogé directement les lycéens actuels mais j’avais suivi très longuement les jeunes qui ont participé aux blocus en 2006 contre le CPE (contrat première embauche) lors de mes recherches de doctorat (suivi sur plusieurs années par entretiens longs et répétés et par observations). Pendant 2 mois, les lycéens n’avaient pas eu de cours et avaient eu d’autres formes de sociabilisation et d’engagement.

A titre individuel, les résultats n’ont pas nécessairement été désastreux sur un plan humain: cette forme de socialisation, plus politique, moins scolaire, a convenu à un certain nombre d’entre eux qui avaient, par ailleurs, des projets en dehors du système scolaire.

Par exemple, Thomas, qui avait déjà 19 ans et qui était en terminale, qui prévoyait de partir voyager et travailler à l’étranger l’année suivante qu’il ait ou non son baccalauréat a été ravi d’avoir deux mois de cours en moins. Il est parti en Irlande faire des petits boulots et apprendre l’anglais l’année suivante. Le baccalauréat n’était pas pour lui un objectif. A la limite, le fait d’avoir deux mois de cours en moins, qu’il n’aurait de toutes façons pas pris, lui a convenu: il s’est retrouvé au même niveau que les autres élèves, il est resté très en contact avec ses copains et lorsque le blocus s’est terminé, il a continué à ne pas aller en cours, ce qui était son projet de départ. Le blocus de 2 mois en moins lui a permis « que ça ne se voie pas ».

Inversement, j’ai rencontré facilement une dizaine d’élèves qui avaient complètement décroché pendant le blocus alors que leur projet était de continuer des études. L’année suivante, ceux qui avaient eu le baccalauréat étaient particulièrement fragiles à l’université et ceux qui étaient en seconde ont souvent complètement décroché.

Ainsi Oriane (prénom modifié) a passé 4 ans de galère avant de réintégrer le collège lycée élitaire pour tous (CLEPT) à Grenoble: un lycée spécial accueillant les jeunes qui ont décroché. J’ai rencontré Oriane en 2011, en terminale, elle était scolarisée avec 3 autres jeunes qui avaient, comme elle, décroché suite au blocus.

Parallèlement, j’enseignais à l’université où je voyais des jeunes qui avaient eu 2 mois de cours en moins et à qui l’on expliquait « que ça ne changeait rien ».  Il ne faut pas prendre les jeunes pour des idiots: soit ça ne change rien et donc les cours ne sont pas importants, soit ça chance quelque chose et ils n’ont pas le même niveau que les générations précédentes.

Une jeune étudiante en licence de sociologie m’avait alors dit la chose suivante:  » On nous a empêché de marcher pendant 2 mois et maintenant on est censé faire un marathon à la vitesse d’un sprint, c’est éprouvant et décourageant ».

Si je devais résumer, et indépendamment de la cause du blocus et de l’engagement politique, je dirai qu’un blocus de courte durée peut souder un groupe et donc être un facteur de lutte contre le décrochage scolaire (on décroche d’un groupe, on raccroche à un groupe). Un blocus qui s’étend dans le temps fait perdre le sens de l’apprentissage et est un facteur lourd de décrochage scolaire.

Accessoirement, c’est un aussi un gros facteur de migration vers les écoles privées.

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