L’accompagnement à l’auto-didaxie

Par Muriel Epstein

Mercredi 13 novembre, à l’université de Nanterre, Pierric Bergeron, documentaliste au lycée pilote innovant international (LPII) de Poitiers qui a été, en France, le premier « lycée numérique » a soutenu sa passionnante thèse de sciences de l’éducation.

Ses travaux seront publiés prochainement, je vais juste en reporter quelques phrases que j’en ai comprises et qui m’ont marquée par les échos que j’y ai trouvés, tant avec Transapi qu’avec mes propres recherches et qui devrait interroger sur l’enseignement, la refondation de l’école, et qui donnent des pistes fortes sur la prévention du décrochage scolaire et l’usage du numérique.

Espace d’accompagnement à l’auto formation

C’est une des définitions possibles du LPII.

J’ai particulièrement aimé la notion d’accompagnement à l’autodidaxie. C’est à dire que les jeunes du LPII, après leur scolarité, ont gardé une habitude de l’autoformation. Le lycée a appris à apprendre, ce qui me semble extrêmement important. De même qu’apprendre à lire permet ensuite d’apprendre tout ce qu’on trouve dans les livres, apprendre à utiliser les outils numériques ouvre des champs immenses. L’autodidaxie se fait aussi à travers les apprentissages informels. C’est souvent sur le sujet des outils numériques que les jeunes apprennent entre eux, sans l’aide d’un enseignant. La mise en réseau modifie aussi globalement l’apprentissage. Cela devrait d’ailleurs être un axe de recherche fort!

Le groupe

Pierric a également parlé des relations constructives des élèves en dehors des cours, de l’importance de la pédagogie de projets de groupe. Autant d’éléments que j’ai retrouvé dans mes recherches. Les plans de lutte contre le décrochage scolaire qui fonctionnent, les lycées qui réussissent à combattre le décrochage scolaire sont ceux qui mobilisent les élèves en groupe. Ce n’est pas une immense nouveauté, mais il faudrait que ce soit dans la tête de tous les enseignants. Pierric (qui m’excusera je l’espère si je déforme ses propos), a mentionné le passage d’un modèle utilitariste de l’école (« je suis là pour avoir mon bac ») à un modèle projectif via une identité collective forte. Il a, alors, parlé de sérendipité active, « trouver ce qu on ne cherche pas en cherchant ce qu’on ne trouve pas ».

Le suivi des élèves sur le long terme comme alternative à l’évaluation des performances

J’ai écrit une communication au congrès de l’AREF 2013 où je disais que les notes étaient une mauvaise réponse à la bonne question de l’évaluation. La réussite est un temps long d’insertion professionnelle. Pierric Bergeron défend le fait que l’évaluation des établissements innovants se fassent non pas à court terme sur les notes mais à long terme sur l’épanouissement des adultes et leur insertion sociale.

Les ESPI (Établissements Scolaires Publics Innovants)

Les ESPI, c’est à dire entre autre le CEPMO (Oléron), le CLEPT (Grenoble), le LAP (Paris), le LPII (Poitiers), le CLE (Hérouville Saint Clair), sont pour beaucoup beaucoup des écoles au service des « éclopés  » de l’école. Bien que répartis sur tout le territoire français, Ils n’accueillent que 2000 jeunes par an.
Le LPII est un modèle de réussite alternatif qui questionne le modèle dominant car cela concerne tout le monde, c’est un des rares établissements innovants qui n’est pas « spécialisé » dans les élèves « en difficulté ». Il a néanmoins en commun avec eux une vision globale de la réussite intégrant le bien être.

A l’issu de sa soutenance, on avait tous envie d’être élève dans un ESPI et de créer de l’enseignement autrement pour des jeunes épanouis… De quoi savoir qu’il faut qu’on continue Transapi!

Témoignage de Rachel: « j’ai envie d’apprendre »

Par Muriel Epstein

Filmée par Lola, 17 ans, élève au lycée autogéré de Paris, Rachel témoigne de son envie d’apprendre malgré le décrochage scolaire.

Rachel a redoublé de la seconde générale en seconde professionnelle puis décroché faute de perspective. Je l’ai rencontrée en mars dernier alors qu’elle n’avait pas d’établissement.

Comme elle me l’avait promis en juin, elle a participé au film documentaire/fiction sur le décrochage scolaire réalisé par Lola… voici donc le premier extrait du film.

Rachel a maintenant intégré le lycée de la nouvelle chance pour passer un bac général et elle en est enchantée.

Coup de gueule

Où nous apprenons que le dispositif de lutte contre le décrochage scolaire consiste à ce que les jeunes renvoyés d’un établissement y retournent pour être pris en charge.

Ce matin, une amie m’appelle, la fille d’une amie d’une amie, appelons-la Nathalie, plus de 16 ans (l’école n’est plus obligatoire), s’est très mal comportée dans son collège, grosse bagarre avec une de ses enseignantes, elle a été renvoyée. Depuis, c’est un peu tendu à la maison et elle ne sort plus trop de sa chambre.

Elle est en troisième, non reprise dans son établissement et n’a pas eu son passage au lycée.

C’est donc très ennuyée pour elle que j’appelle le CIO (centre d’information et d’orientation) en me disant qu’ils pourront l’aider. Je téléphone une première fois, j’explique que je suis enseignante et qu’on m’a envoyée Nathalie parce qu’elle a plus de 16 ans et qu’elle risque de ne plus être scolarisée très bientôt et qu’une amie savait que je m’occupais d’élèves « décrocheurs » avant qu’ils ne soient vraiment décrochés. Ce qui est précisément le cas de Nathalie.

On me demande mon lycée d’affectation. Je n’en ai pas en ce moment puisque Transapi n’a pas (encore) de locaux et donc le CIO m’explique qu’ils n’ont pas à travailler avec moi et qu’ils ne vont pas me confier de jeunes puisque je n’ai pas d’agrément éducation nationale (sic*) même si Transapi est une belle initiative (chouette).

Je rappelle, furieuse de ce malentendu, pour expliquer que les jeunes qui n’ont plus d’école doivent être pris en charge. Et que les jeunes qui ne sont nulle part ne doivent pas être laissés à la rue. Je ne suis effectivement pas payée pour m’occuper de ces jeunes mais je pensais que le CIO l’était.

Le CIO m’assure alors qu’ils ont, je cite « leur propre dispositif de lutte contre le décrochage scolaire ». Très bien, me dis-je, comment vont-ils s’occuper de Nathalie ?

La réponse qui suit est stupéfiante « il faut que les élèves retournent à leur lycée ou leur collège pour dire qu’ils sont décrocheurs et demander un entretien de situation« .

Inutile de dire que Nathalie ne retournera pas dans son collège, même sa mère n’ose pas appeler le principal.

J’hésite entre rire et pleurer, je raccroche dépitée. Je comprends mieux pourquoi on a 12000 perdus de vus dans l’académie pour 136 élèves repérés.

Pour ceux qui ne veulent pas finir cet article déprimés.

Nathalie a une passion, le journalisme, et elle participera demain à l’atelier « zone d’expression prioritaire« .

Nathalie espère que Transapi existera l’année prochaine pour apprendre, autrement. Et nous ferons tout pour qu’elle soit scolarisée l’an prochain chez nous ou ailleurs.

* Pour l’anecdote, enseignante dans l’éducation nationale, on me confie régulièrement des jeunes.

Du soleil dans la voix!

Il est des moments précieux. Qu’on a envie de partager.

Quand j’ai rencontré Rachel, il y a quelques mois, elle m’expliquait qu’elle gâchait sa vie.

Elle n’allait plus en cours depuis quelques temps déjà, elle avait arrêté en seconde, qu’elle avait redoublée, puis une tentative avortée de Bac pro. Cela n’allait pas sans tension à la maison et sans quelques difficultés dans les relations.

Voir une belle jeune fille intelligente de 19 ans, pétillante et pleine de vie, se sentir sans avenir, ça fait mal au cœur.

On a un peu discuté de ses centres d’intérêt, de ses possibles, de ses envies. Je lui ai conseillé de se renseigner sur les micro-lycées dont je pensais qu’ils conviendraient bien à une jeune adulte qui a besoin d’être traitée comme tel, tout en étant encadrée.

Aujourd’hui, elle sort des portes ouvertes du Lycée de la Nouvelle Chance de Cergy et elle a des étoiles dans les yeux et du soleil dans la voix. Elle a retrouvé un avenir, et ça fait immensément plaisir. A elle, à moi, sûrement à ses parents aussi et peut être même à vous qui lisez ce texte.

Elle participera, comme c’était prévu au court métrage sur le décrochage scolaire et Transapi que réalise Lola, élève du Lycée Autogéré de Paris suite à notre atelier, mais avec le sourire de ceux qui ont retrouvé un lycée!